Résultats trimestriels record, chiffre d’affaires de 68,1 milliards de dollars, marge brute de 70 %, bénéfice par action supérieur aux attentes : Nvidia confirme sa domination sur le marché de l’intelligence artificielle. Pourtant, le Nasdaq recule, les semi-conducteurs décrochent et les investisseurs restent prudents. Entre valorisation élevée, tensions avec la Chine et interrogations sur la soutenabilité des dépenses en IA, le géant américain fait face à un paradoxe boursier inédit.
Jeudi 26 février 2026. Le contraste est frappant. Nvidia vient de publier des résultats trimestriels qui feraient pâlir n’importe quel concurrent du secteur technologique. P
our le quatrième trimestre de son exercice fiscal 2026, le groupe affiche un chiffre d’affaires de 68,1 milliards de dollars, soit près de 4 % au-dessus des prévisions des analystes. La marge brute atteint 70 %, tandis que le bénéfice par action s’établit à 1,62 dollar, là encore supérieur aux attentes.
Sur le plan opérationnel, la machine semble parfaitement huilée. Porté par l’explosion des besoins en calcul liés à l’intelligence artificielle, le leader mondial des puces graphiques confirme son statut d’acteur incontournable de la révolution numérique. Et pourtant, à Wall Street, l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous.
Le Nasdaq Composite a reculé de plus de 1,6 % lors de la séance, entraînant dans son sillage l’ensemble du secteur des semi-conducteurs. En Europe, ASML, ASMI et Besi ont chacune cédé plus de 4 %. Même au sein du S&P 500, dont Nvidia représente désormais environ 7 % de la capitalisation, la prudence domine.
Comment expliquer un tel décalage entre la performance opérationnelle d’une entreprise et la réaction des marchés ?
La malédiction des attentes
Première clé de lecture : Nvidia est, en quelque sorte, victime de son propre succès. Depuis plusieurs trimestres, le groupe a habitué les investisseurs à des surprises spectaculaires, avec des croissances annuelles parfois supérieures à 100 %. Cette dynamique hors norme a progressivement été intégrée dans les cours de Bourse.
Résultat : une simple « bonne surprise » ne suffit plus. Les investisseurs avaient déjà positionné leurs portefeuilles en anticipant d’excellents chiffres. La publication vient confirmer un scénario largement attendu, sans créer l’effet de choc nécessaire pour propulser le titre vers de nouveaux sommets.
La mécanique boursière bien connue du « buy the rumor, sell the news » joue ici à plein régime. Les anticipations étaient si élevées que la confirmation, aussi brillante soit-elle, ne génère plus d’euphorie. Dans un marché dominé par les flux et la gestion algorithmique, l’absence de surprise majeure peut suffire à déclencher des prises de bénéfices.
La Chine, point noir persistant
Au-delà de la psychologie des marchés, un facteur structurel pèse sur les perspectives : la Chine. Nvidia n’a vendu aucune puce H20 sur la période, en raison des restrictions d’exportation américaines. Ces composants avaient été spécifiquement conçus pour répondre aux contraintes réglementaires tout en permettant au groupe de conserver une présence sur le marché chinois.
Or, la fermeture progressive de ce débouché, l’un des plus dynamiques au monde en matière d’IA, prive Nvidia d’un relais de croissance stratégique. Les tensions géopolitiques entre Washington et Pékin ne montrent aucun signe d’apaisement durable, alimentant une incertitude de long terme que des résultats trimestriels, aussi solides soient-ils, ne peuvent dissiper.
Pour les investisseurs, la question n’est donc plus seulement celle des performances passées, mais celle de la capacité du groupe à diversifier ses moteurs de croissance dans un environnement fragmenté.
La valorisation, l’éléphant dans la pièce
Autre sujet sensible : la valorisation. De nombreux modèles estiment que le titre intègre déjà une grande partie des perspectives favorables, certains évoquant une surévaluation d’environ 7 %. Paradoxalement, les analystes continuent d’anticiper un potentiel haussier d’environ 27 % à douze mois.
Ce grand écart illustre le dilemme actuel : Nvidia est une entreprise exceptionnelle, mais évolue dans un marché où les attentes sont extrêmes. La moindre inflexion du cycle pourrait entraîner une correction plus marquée.
Le principal risque concerne le rythme des dépenses en intelligence artificielle. Nvidia a prospéré grâce à l’accélération spectaculaire des investissements des hyperscalers — Microsoft, Google, Meta et Amazon. Ces géants du cloud constituent à la fois les clients les plus fidèles et les plus puissants.
Mais leur concentration représente aussi une vulnérabilité. À terme, ces acteurs pourraient optimiser leurs infrastructures, ralentir leurs investissements ou développer des solutions internes alternatives. Une normalisation des dépenses suffirait à remettre en cause les trajectoires de croissance exponentielle observées jusqu’ici.
Le syndrome DeepSeek
Le début d’année a également ravivé certaines craintes. L’irruption du modèle chinois DeepSeek, capable d’afficher des performances comparables aux meilleurs modèles américains pour une fraction du coût de calcul, a ouvert un débat stratégique : et si l’intelligence artificielle devenait structurellement plus efficiente ?
Ce scénario d’« efficience computationnelle » questionne directement la dépendance du secteur à la puissance brute de calcul. Si les modèles deviennent moins gourmands en ressources, la demande en puces haut de gamme pourrait croître moins vite qu’anticipé.
Même si le directeur général Jensen Huang a minimisé ces inquiétudes, le doute s’est installé dans l’esprit des investisseurs. La domination actuelle de Nvidia n’est pas contestée à court terme, mais la visibilité à long terme apparaît plus nuancée.
Une référence mondiale sous surveillance
Nvidia est aujourd’hui bien plus qu’un fabricant de semi-conducteurs. L’entreprise est devenue un baromètre de l’ensemble de l’écosystème IA mondial. Chaque publication de résultats est scrutée comme un indicateur avancé du cycle technologique.
La réaction prudente du marché traduit un changement de posture. Après des années à célébrer chaque trimestre comme une nouvelle victoire, les investisseurs adoptent désormais une approche plus sélective. Ils ne cherchent plus seulement des records, mais des preuves de durabilité.
En somme, Nvidia n’a pas déçu. Les chiffres sont là, solides et impressionnants. Ce qui a changé, ce sont les lunettes du marché. Le défi pour le groupe n’est plus de battre les attentes à court terme — il y parvient encore. Il est de démontrer que l’exception peut s’inscrire dans la norme, et que la révolution de l’intelligence artificielle continuera d’alimenter, trimestre après trimestre, une croissance soutenable.


