Face à l’instabilité politique, aux incertitudes budgétaires et aux évolutions constantes de la fiscalité du patrimoine, un nombre croissant de Français épargnants choisissent de déplacer une partie de leur denier hors de France. La Suisse, le Luxembourg et, dans une moindre mesure, Dubaï, s’imposent comme des destinations privilégiées pour une clientèle toujours plus large. Plus qu’une recherche d’optimisation fiscale, cette tendance traduit avant tout une volonté de sécuriser son patrimoine dans un environnement jugé moins prévisible.
Une tendance qui s’accélère depuis 2024
L’épargne française prend progressivement le chemin de l’étranger.
Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, les professionnels de la gestion de patrimoine constatent une accélération des transferts de liquidités vers la Suisse et le Luxembourg.
Si les grandes fortunes ont historiquement recours à des structures internationales, le phénomène concerne désormais une clientèle beaucoup plus large.
Cadres dirigeants, médecins, chefs d’entreprise, professions libérales ou encore jeunes investisseurs disposant de 800 000 euros à un million d’euros d’actifs financiers sollicitent de plus en plus leurs conseillers afin d’ouvrir des comptes à l’étranger, de souscrire des contrats d’assurance-vie luxembourgeois ou d’organiser une diversification géographique de leur patrimoine.
Ce changement marque une évolution importante : la recherche de sécurité patrimoniale ne concerne plus uniquement les très grandes fortunes, mais également des profils disposant d’un patrimoine significatif souhaitant anticiper les évolutions économiques et fiscales.
Une épargne qui cherche avant tout la sécurité
Contrairement à une idée largement répandue, cette migration des capitaux ne relève pas majoritairement de l’évasion fiscale.
Dans la plupart des situations, les avoirs restent déclarés à l’administration française conformément aux obligations fiscales en vigueur. Les établissements financiers suisses et luxembourgeois appliquent par ailleurs les règles internationales de transparence et d’échange automatique d’informations.
La motivation principale est différente : les investisseurs recherchent avant tout un cadre stable, une meilleure visibilité réglementaire et une protection accrue de leurs actifs.
La loi Sapin 2 continue notamment d’alimenter certaines inquiétudes. Même si le mécanisme permettant de suspendre temporairement les rachats sur les contrats d’assurance-vie en cas de crise systémique n’a jamais été utilisé, son existence demeure un facteur de prudence pour certains épargnants.
À cela s’ajoutent les débats récurrents sur la taxation du capital, les évolutions possibles de l’impôt sur le patrimoine et les incertitudes liées aux futures lois de finances.
L’instabilité politique nourrit la défiance
Depuis 2024, la France traverse une période d’instabilité politique qui pèse sur la confiance des investisseurs.
La succession des gouvernements, les difficultés à adopter les budgets, les motions de censure et le recours répété à l’article 49.3 ont réduit la visibilité économique et fiscale à moyen terme.
Pour les détenteurs de patrimoine, cette situation transforme chaque projet de loi de finances en un élément potentiel de risque.
Les discussions autour du budget 2026 illustrent cette nouvelle réalité. La prolongation de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus ainsi que l’évolution de la fiscalité applicable à certains patrimoines renforcent les interrogations des investisseurs.
Dans ce contexte, certains Français préfèrent anticiper en diversifiant leurs actifs plutôt que d’attendre une éventuelle modification des règles fiscales.
La fiscalité des holdings patrimoniales change la donne
La nouvelle fiscalité applicable à certaines holdings patrimoniales cristallise une partie des inquiétudes.
Le dispositif concerne les sociétés contrôlées directement ou indirectement par une personne physique ou son cercle familial lorsque leur patrimoine dépasse cinq millions d’euros et que leurs revenus proviennent majoritairement d’actifs passifs, comme les dividendes, les loyers ou les plus-values.
Le taux retenu est fixé à 2 % de la valeur nette de certains actifs considérés comme non professionnels.
L’un des points les plus sensibles concerne son application aux structures étrangères détenues par des résidents fiscaux français.
Ainsi, le fait de détenir un chalet en Suisse ou une résidence secondaire via une holding luxembourgeoise ne permet plus automatiquement d’échapper au dispositif si le bénéficiaire conserve sa résidence fiscale en France.
Cette évolution conduit de nombreux family offices et cabinets de gestion de patrimoine à revoir les stratégies de détention des actifs et à réfléchir à de nouvelles organisations patrimoniales.
Des chiffres qui illustrent le phénomène
Les études internationales confirment l’existence d’un mouvement de mobilité accrue des grandes fortunes.
Selon le Wealth Migration Report publié par Henley & Partners, la France aurait enregistré en 2025 une perte nette d’environ 800 millionnaires.
Certaines estimations évaluent à plusieurs milliards d’euros le montant des capitaux transférés à l’étranger.
Rapportés au nombre total de millionnaires français, ces départs restent limités. Toutefois, ils témoignent d’une tendance qui rappelle certains épisodes historiques de fuite de capitaux lors de périodes de forte pression fiscale.
L’expérience montre que les mouvements patrimoniaux, lorsqu’ils s’installent dans la durée, sont difficiles à inverser.
L’immobilier français particulièrement exposé
L’immobilier constitue aujourd’hui l’un des actifs les plus sensibles aux évolutions fiscales.
Contrairement aux actifs financiers, il est difficilement déplaçable et demeure directement identifiable par l’administration fiscale.
Les propriétaires doivent composer avec plusieurs niveaux de taxation : impôt sur la fortune immobilière (IFI), fiscalité des plus-values, hausse de la taxe foncière dans certaines communes et nouvelles règles concernant les structures patrimoniales.
Cette accumulation de contraintes pousse certains investisseurs à rééquilibrer leur patrimoine au profit d’actifs financiers plus facilement diversifiables à l’international.
D’autres choisissent d’arbitrer une partie de leurs biens immobiliers avant un éventuel changement de résidence fiscale.
Pourquoi la Suisse et le Luxembourg attirent les investisseurs
La Suisse reste une destination privilégiée grâce à sa stabilité politique, à la solidité de ses institutions financières et à son expertise historique dans la gestion de fortune.
Genève demeure notamment un centre majeur de la banque privée internationale.
Le Luxembourg bénéficie également d’une forte attractivité auprès des investisseurs français. Son expertise en matière de gestion patrimoniale internationale et ses contrats d’assurance-vie luxembourgeois en font une place recherchée.
Ces contrats offrent notamment une protection renforcée grâce au mécanisme du triangle de sécurité, particulièrement apprécié par une clientèle souhaitant diversifier ses avoirs tout en conservant un cadre réglementaire européen.
Le transfert de liquidités, première étape vers une expatriation ?
Pour certains épargnants, déplacer une partie de leurs liquidités constitue une première étape avant une réflexion plus large sur leur résidence fiscale.
Plusieurs professionnels du secteur constatent que leurs nouveaux clients ne s’interrogent plus uniquement sur le lieu de détention de leurs actifs, mais également sur le pays dans lequel ils souhaitent vivre, investir et transmettre leur patrimoine.
La question dépasse donc désormais la simple gestion financière. Elle touche à l’environnement fiscal, juridique et économique dans lequel un patrimoine doit évoluer sur le long terme.
Une nouvelle géographie de l’épargne française
La grande fuite de l’épargne française ne signifie pas que les investisseurs tournent définitivement le dos à leur pays.
Elle traduit plutôt une évolution profonde des comportements patrimoniaux. Dans un contexte marqué par l’incertitude politique et fiscale, la diversification internationale devient progressivement un outil de gestion du risque.
Plus qu’un mouvement de défiance, cette tendance révèle une recherche de stabilité et de prévisibilité. Elle pourrait durablement modifier la manière dont les Français organisent, protègent et transmettent leur patrimoine.


